Jean Prevost et la résistance dans le Vercors

 

LES DEBUTS

1901

Naissance à Saint Pierre les Nemours (Seine et Marne).

1907

Le Pays de Caux

Son père est nommé directeur de l’école primaire supérieure de Montivilliers, en Pays de Caux. C’est le début de la période normande de Jean Prévost. Il restera marqué par cette région, au point de prendre comme nom de guerre, celui d’un de ses villages, Goderville, par ailleurs lieu de naissance de son père.

Qu’ont donc fait les Normands ? Ils ont transformé la terre. Ils l’ont creusée partout, comme des taupes : ce sol est troué de milliers de puits, ou marnières, qui ont été chercher la terre du dessous pour la mêler à celle du dessus. Pas d’eau, et celle qui descend des toits, recueillie par les citernes, est malsaine ? On boira du cidre, la plus fraîche des boissons fermentées. Mais les vents empêchent les pommiers de fleurir ? On les plantera dans de grandes cours entourées de peupliers et de sapins. Ces arbres refusent de pousser dans l’argile humide et dure tour à tour. On les plante dans de hauts talus qui leur permettent de respirer et de ne pas pourrir. Ainsi viennent les pommiers, ainsi viennent les prés où la vache remplace le mouton.

Jean Prévost, « Apprendre seul », Flammarion,  1940.

1918

Il prépare l’Ecole Normale Supérieure au lycée Henri IV avec le philosophe Alain comme professeur.

Le philosophe Alain

Jean Prévost a le jugement vif, et il est dévoué rustiquement et familièrement. Nos entretiens furent toujours rudes et brutaux ; lui tout en gardant sa place d’élève, se défendait de toutes ses forces.

Alain, cité dans « Vie et mort de Jean Prévost », bulletin hors-série,
association Montivilliers, hier, aujourd’hui, demain, 2007.

Cette guerre qui se termine aura été pour l’adolescent d’un attrait fascinant.

Une seule chose nous semblait respectable : combattre. Les combattants avaient tous les droits. 

Jean Prévost, « Dix-huitième année », Gallimard, 1928.

1919

Entrée à l’Ecole Normale Supérieure.

LE SPORTIF

Sa première publication, en 1925, « Plaisirs des sports », sonne comme une devise.

Pendant sa courte vie, il sera un grand sportif dans toutes les directions où le corps peut se cultiver : courses, escrime, boxe, canoë… sauf le tennis, qui l’agace, et dont il trouve que « quand il n’est pas joué par des champions, c’est une danse triste pour attendre le thé… » .

Premier but ? Etre beau. Parce que les exercices et les jeux rendent au corps sa souplesse, son élégance, sa fierté. […]

La beauté du corps, c’est aussi sa santé, sa parfaite adaptation à la vie moderne. […]

L’hygiène y trouve aussi son compte : le sport redonne à l’homme moderne une connaissance véritable de ses besoins et rend ses désirs raisonnables. […]

Et quel meilleur moyen, pour un esprit attentif, de tirer de son corps des sensations neuves, dont l’acuité, la finesse sont source d’un plaisir inconnu ? […]

Il n’y a pas que le physique. L’athlète change de poitrine et de carrure, mais son moral aussi doit changer, ou plutôt ses qualités morales et l’un ne va pas sans l’autre. […]

Et ce miracle de joie et de plénitude, les sports d’équipe […] L’homme isolé y oublie ses soucis, retrouve son élan dans la ferveur des autres, se doit d’être fidèle à l’entraînement.

Odile Yelnik, biographe de Jean Prévost,
« Jean Prévost, portrait d’un homme », Fayard, 1979.
Jean Prévost. 1926 environ. Boxeur

Dans l’entre-deux guerres, Jean Prévost adore le rugby et ses mêlées d’airain sur le pâturin. C’est le meilleur pilier de la N.R.F. Quand son équipe affronte celle, costaude, des bouchers de Paris, deux étaliers se cassent le nez sur son crâne. […] Autre passion, le kayak. Il loue ce sport, et ses praticiennes.

Jérôme Garcin, « Pour Jean Prévost, Gallimard, 1993.

LA FAMILLE, LES FEMMES

C’est dans la librairie d’Adrienne Monnier, qui anime la revue littéraire « Le Navire d’Argent », qu’il rencontre Marcelle Auclair. Elle arrive du Chili.

Marcelle Auclair

Lors de leur première rencontre, ma mère était accompagnée d’un écrivain latino-américain, qui n’était plus de première jeunesse. Dans la librairie, les visiteurs – mi-chalands, mi-amis d’Adrienne – examinaient les volumes, bavardaient avec elle et entre eux. Maman remarqua ce jeune homme aux yeux bleus ; elle m’a souvent reparlé des deux canines qui soulignaient l’ironie de leur expression. Ils parlèrent ; de Dieu. Maman dit qu’elle aimait Dieu. « Quel dommage, mademoiselle, répondit Jean Prévost, vous aimez les vieux ! » Exit l’écrivain sud-américain.

Michel Prévost, fils de Jean Prévost, « Retrouver Jean Prévost »,
Presses Universitaires de Grenoble, 2002.

Il l’épouse en 1926. Ils auront trois enfants : Michel, Françoise, Alain. Divorce en 1939.

Bel homme, bien bâti, Jean Prévost était un éternel amoureux, on dirait maintenant un tombeur, qui passait volontiers d’un sport à l’autre. Ainsi le kayak :


Jean Prévost en canoë

[…] le soir venu, les belles pagayeuses ont, pour le capitaine au long cours, des mains de harpistes. « Si tu avais consenti à faire du canoë, dira-t-il un jour à Marcelle Auclair, je ne t’aurais jamais trompée. »


Jérôme Garcin, « Pour Jean Prévost », Gallimard, 1993.

Le 20 avril 1940, mariage à nouveau, avec Claude Van Biema.

Jean Prévost avec Claude

L’ECRIVAIN, LE JOURNALISTE

Les caractères. Couverture

En tout, une trentaine de livres de lui seront édités, dont deux après sa mort : « Les caractères » et « Baudelaire. Essai sur l’inspiration et la création poétiques ».

Le dernier qu’il verra publié de son vivant est « La création chez Stendhal. Essai sur le métier d’écrire et la psychologie de l’écrivain ». Il s’agit d’une thèse soutenue en novembre 1942 à la faculté des Lettres de Lyon. Prévost est reçu avec la mention « très honorable ».

Les genres sont très variés : essais, biographies, nouvelles, histoire, traductions, préfaces… Quelques uns des titres pour en témoigner : « Brûlures de la prière », « La vie de Montaigne », « Essai sur l’introspection », « Eiffel », « Histoire de France depuis la guerre », « Maîtrise de son corps », « Nos enfants et nous », « Apprendre seul »…

… ainsi que trois romans : « Les frères Bouquinquant », « Le sel sur la plaie », « La chasse du matin ».

Il lui arrivait de dire qu’il serait un écrivain d’après la quarantaine, ainsi à André Chamson lors de la déclaration de guerre :

« Tu sais, il y a plusieurs sortes d’écrivains : il y a ceux qui, tout jeunes, donnent toute leur œuvre – c’est Rimbaud ; il y a ceux, au contraire, qui ont besoin de longues années de préparation et qui, vers la quarantaine, sont mûrs pour faire alors véritablement leur œuvre. Moi, tu sais, je suis bien lucide et bien au clair pour moi-même. Je sais bien que je suis un écrivain d’après la quarantième année et que je ferai ce que je dois faire, je le ferai après mes quarante ans. » Je l’entends encore me dire : « Et maintenant, l’ordre du jour, c’est d’aller nous faire casser la gueule… »

Rapporté par André Chamson dans « Les nouvelles littéraires », 1949.

Le journalisme sera pour lui le côté de son métier d’écrivain qui lui permettra de gagner sa vie.  Il publie dans un grand nombre de journaux et revues mais toujours librement, sans être attaché à un journal précis… on dirait free lance aujourd’hui. Il tient un fichier des journaux qui l’apprécient et leur propose des articles qui suivent souvent l’actualité.

Comme il est un travailleur infatigable, il peut écrire sur des sujets d’une grande variété : l’architecture, la philosophie, l’érotisme, le cinéma, le sport, l’enseignement, etc.

Il pourrait avoir écrit un millier d’articles.

UN APERÇU DE SES IDEES

« Tant de force, une telle pugnacité, et cette ferveur de chaque instant, pour exprimer la haine de toute haine, c’est donc Jean Prévost ! Sa puissance physique et intellectuelle, il la met au service de l’équilibre, de la retenue, et de la lucidité. Il aime à répéter qu’il défend violemment des idées modérées. […] Il pense que, dans une démocratie, le rôle des citoyens est de participer constamment à la chose publique.  […] Partisan du Front populaire et de l’intervention en Espagne, antimunichois, puis résistant, Prévost n’est finalement sorti de sa réserve qu’au moment précis où l’Histoire exigeait qu’il s’engageât. Ce démocrate dans la vie fut un belliqueux dans l’urgence. »

Jérôme Garcin, « Pour Jean Prévost », Gallimard, 1993.

Pacifiste, malgré le nazisme, n’ayant « ni peur ni haine », il peut encore, en 1933, écrire à  propos des Allemands, de la culture allemande :

Revue Pamphlet, février 1934.

J’aime encore les Allemands. – Mais ces Allemands, pendant que tu dis les aimer, ils veulent te tuer. – Et que m’importe après tout ? Je ne serai pas tué par ceux-là que j’admire, et je ne risque guère de me tromper sur eux. Celui-là même qui veut me tuer, qui fond des armes en ce moment dans quelque cave et s’apprête à passer le Rhin, j’ai encore le droit et le devoir de lui pardonner, de ne voir en lui qu’un aveugle et qu’un insensé.

 Jean Prévost dans la revue « Pamphlet », 24 mars 1933.

C’est une position qu’il ne peut plus tenir après 1936 :

En partie par notre faute, s’est formée Outre-Rhin l’idée qu’il existe une race supérieure, dont nous ne pouvons être que les domestiques : une race à laquelle il faut accorder tous les territoires et l’argent qu’elle demande et qui n’est pas liée même par sa parole, envers les races inférieures […] La paix à tout prix reste le plus bel idéal humain et peut-être notre devoir immédiat, mais elle veut dire le sacrifice le plus complet, le malheur le plus assuré, pour nous et pour nos enfants. Le reste n’est qu’hypocrisie. C’est là-dessus qu’il faut choisir.

Jean Prévost, « La Nouvelle Revue Française », août 1939.

Il s’efforcera jusqu’au bout de rester un esprit libre et un homme engagé :

Etre un esprit libre, un homme libre, c’est prendre sa part des problèmes dont nous dépendons tous, et que personne ne peut résoudre : la destinée et la politique.

Refuser de s’en mêler, c’est s’abandonner aux pires esprits, ceux qui se croient sûrs et s’arrogent l’autorité – aux présomptueux et aux fanatiques.

Le courage de choisir la clairvoyance, de choisir pour soi seul, la générosité de vouloir que chacun choisisse, telle serait la liberté : qu’une seule de ces vertus lui manque, et elle meurt.

Jean Prévost, « Les caractères », Albin Michel, 1948.  Edition posthume.

1939-1941

Septembre 1939

Jean Prévost, ca. 1939

C’est la guerre, il est mobilisé. Comme il a trois enfants et qu’il parle allemand, on l’envoie au contrôle téléphonique du Havre.

Il n’avait pas eu l’occasion de se battre en 1940, car, en raison de sa connaissance de plusieurs langues étrangères, de sa situation de famille et de sa classe d’âge, il avait été versé, au Havre, dans le service des écoutes téléphoniques de l’armée.

Roland Bechmann, « Résistance en résonances » (collectif), L’Harmattan, 2008.
(gendre de Claude, épouse de Jean Prévost depuis 1940)

11 juin 1940

Le Havre est bombardé, repli sur Cherbourg.

17 juin 1940

Devant l’avance allemande, évacuation par mer à Casablanca.

Après Dunkerque et Dieppe, il mourra d’autres ports
Et ce juin trop splendide est la saison des morts

Jean Prévost « Derniers poèmes »,
Gallimard, 1990.

Eté 1940

Retour en France et démobilisation

Claude, nous voilà revenus
Meurtris, maigres, à moitié nus
Du fond de la guerre […]

J’ai vu la mort, fait mon devoir
Ma Croix de guerre est de pouvoir
T’embrasser encore.

Jean Prévost « Derniers poèmes »,
Gallimard, 1990.

1941

Jean Prévost quitte Paris avec une partie du personnel du journal  « Paris-Soir » où il a été engagé comme journaliste; il s’établit à Lyon.

JEAN PREVOST DEJA EN RESISTANCE AVANT LE VERCORS

Jean Prévost en 1941

Il participe à la réunion constitutive du Comité National des Ecrivains Zone Sud, à Lyon, en 1943.

Il participe également au bulletin clandestin « Les Etoiles » premier numéro en février 1943 mais, à part cela, reste distant de la presse clandestine.

On ne sait pas bien quelles ont été ses activités. Il était d’une discrétion totale sur la question, disant que le meilleur moyen pour ne pas parler sous la torture est d’en savoir le moins possible.

Avec Françoise. Ménerbes. 1943. Collection particulière

Plusieurs témoignages et observations font état d’une activité résistante mais il n’y a de repères précis ni de dates ni de faits. « Je ne sais à quel moment mon père est entré dans la Résistance », écrit son fils Michel.

DANS LA RESISTANCE DU VERCORS

Premier contact avec le Vercors.

Thèse de Jean Prévost sur Stendhal

A partir du moment où il vit à Lyon, il vient fréquemment à Grenoble pour trouver matière à la thèse sur Stendhal qu’il prépare. Il en profite pour rendre visite à son ami Pierre Dallozaux Côtes de Sassenage.

C’est là qu’en mars 1941, Dalloz pressent que le Vercors pourrait être utilisé militairementdans le cadre d’opérations de libération de la France. Il fait part de son intuition à son ami. Le premier rôle de Jean Prévost en Vercors sera donc en quelque sorte celui de confident.

Route en Vercors

Je dis à Jean Prévost, l’esprit et le regard tournés vers les rochers qui étendaient sur nous leur ombre : « Il y a là une sorte d’île en terre ferme, deux cantons de prairies protégés de tous côtés par une muraille de Chine. Les entrées en sont peu nombreuses, toutes taillées en plein roc. On pourrait les barrer, agir par surprise, lâcher sur le plateau des bataillons de parachutistes. Puis le Vercors éclaterait dans les arrières de l’ennemi. »

Pierre Dalloz, « Vérités sur le drame du Vercors », Fernand Lanore, 1979.

La note de Dalloz

Après l’invasion de la Zone Sud par les Allemands et les Italiens en novembre 1942, Pierre Dalloz écrit une note sur les possibilités d’utilisation militaire du Vercors.

Dans un premier temps, il s’agirait d’accueillir des parachutages d’armes, de munitions, d’explosifs et de constituer des caches pour y déposer le matériel parachuté.

Parachutage à Vassieux. Largage de containers, vu du largueur

La deuxième étape interviendrait lors d’un débarquement allié sur les côtes de la Méditerranée. Des parachutistes seraient lâchés sur le Vercors. Accueillis et guidés par les résistants locaux, elles iraient couper les voies de communication sud-nord comme la Vallée du Rhône. Les troupes allemandes du sud-est de la France seraient ainsi prises en tenaille entre ces barrages et les armées débarquées en Provence.

[…] le plan Montagnards que le général Delestraint avait fait approuver par les services du général de Gaulle à Londres […]

Roland Bechmann, « Résistance en résonances » (collectif), L’Harmattan, 2008.

Le projet Montagnards

Par l’intermédiaire du journaliste Yves Farge, la note de Dalloz parvient à Jean Moulin qui donne son accord. De même pour le Général Charles Delestraint, chef de l’Armée Secrète. La note de Dalloz devient alors le projet Montagnards.

Et le 25 février 1943, la B.B.C. passe le message « Les montagnards doivent continuer à gravir les cimes ». Le projet est désormais sur les rails.

Dalloz réunit une équipe, qui se met au travail.

Nous montâmes plusieurs fois sur le plateau, Farge et moi, en février et en mars, pour procéder à la reconnaissance des terrains du Vercors. Le plan que j’avais échafaudé supposait que nous découvririons :

– des terrains écartés, propres à des parachutages clandestins,

– des aires d’atterrissage, pour faire jouer au Vercors, au moment de la libération, un rôle de plate-forme d’invasion par les forces alliées.

Le plateau tout entier se prêtait à l’accueil de puissants contingents aéroportés.

Pierre Dalloz, « Vérités sur le drame du Vercors », Fernand Lanore, 1979.

Les camps Franc-Tireur.

Depuis le début 1943 et surtout depuis février, date de mise en route du S.T.O., les résistants en Vercors du mouvement Franc-Tireur, proche du Parti Socialiste, doivent faire face à la demande de refuge de nombreux jeunes qui ne veulent pas partir travailler en Allemagne.

Camp 6 du Vercors.
Corvée d’eau

Avec des complicités locales, on trouve des bergeries, des granges, des bâtiments désaffectés. A la fin du printemps 1943, une douzaine de camps, soit environ 400 dissidents,  sont disséminés dans le Vercors. On les désigne par la lettre C suivie d’un numéro : C2, C3, C7, etc.

Le C3, à la baraque de Gève, à Autrans

Une partie de la population du Vercors, peu ou prou, par son hospitalité, son aide, son silence, est entrée en résistance.

Le souci lancinant des responsables des camps reste toutefois la nourriture.

Nous eûmes un jour l’aubaine d’une vache. Elle nous fut vendue 100 F. On ne peut pas vous dire s’il s’agissait d’une génisse de plus ou moins de vingt ans, mais nous l’avons dévorée sur place, en huit jours.

Il faut comprendre que nous n’avions ni l’eau sur l’évier, ni le gaz, ni l’électricité, à plus forte raison on ne pouvait avoir un frigo. La seule chance de conserver c’était le sel. Seulement les gourmets trouvèrent que c’eût été une hérésie de mettre les biftecks au saloir. Alors, les premières journées furent pantagruéliques. J’en connais un qui mangea ses cinq biftecks, longs comme ça ! à un seul repas. Son estomac était si creux et son appétit si féroce qu’il n’en eut pas le moindre hoquet.

Bien des gens disent avoir mangé de la vache enragée. Comme il n’était venu à personne l’idée de s’interroger sur les origines et les antécédents de cette vache, il peut se faire que nous ayons effectivement mangé de la vache enragée… et c’est là que je ne suis pas d’accord avec le sens commun. Pour nous, ce fut un festin, une revanche contre les restrictions, un pied de nez à la collaboration.


Jean Sadin « Pédago », du Camp 6, dans « Le Vercors raconté par ceux qui l’ont vécu »,
édité par l’association des Pionniers du Vercors, 1990.                                  

Montagnards et Francs-Tireurs

Entre les concepteurs du projet Montagnards et les pères nourriciers des camps qui, initialement, ne se connaissaient pas, la liaison s’établit.

Des responsables Franc-Tireur des camps rejoignent  le groupe de travail du projet Montagnards.

Le Général Delestraint en personne vient en Vercors. Il est reçu chez Dalloz et les responsables lui organisent même une journée de visite, en avril 1943.

De cette époque de ma vie, le plus beau souvenir reste celui de cette journée. Tout concourut à la rendre parfaite. Il faisait beau. Une jeune lumière entrait par les fenêtres largement ouvertes. Le feu de bois dans la cheminée n’était qu’un luxe. Le salon, bien rangé, nettoyé, sentait bon la cire. Tout y avait un air de fête. Et les miroirs, dans leurs cadres anciens réfléchissaient des profondeurs d’azur et de neiges. Belledonne brillait. […]

Les Alliés, disions-nous, débarqueront sur les côtes de Provence. Cela, nous ne le mettions pas en doute. Les Allemands se porteront au-devant de l’attaque. L’index glissait le long de la vallée du Rhône et le long de la route des Alpes, du nord au sud. Mais, inquiets sur leurs arrières, ils reflueront. A ce moment interviendra le Vercors. Il sera verrouillé. Ces dix épingles rouges situent les points d’arrêt. Les Alliés lâcheront, avec leur armement, des formations de parachutistes dans la plaine de Vassieux, dans la plaine d’Autrans, dans la plaine de Lans. Aux points marqués en vert, les parachutistes seront rassemblés. Des raids seront lancés vers Grenoble, vers Valence. Ce sera le signal de l’insurrection dans tout le Sud-Est. Lyon tombera.


Pierre Dalloz, « Vérités sur le drame du Vercors », Fernand Lanore, 1979.

Un coup de poing des occupants italiens

Soldats italiens.

Fin mai 1943, les occupants italiens montent une opération de police en Vercors. Plusieurs responsables Franc-Tireur sont arrêtés, d’autres doivent se mettre en veilleuse. Dalloz est forcé de rejoindre la clandestinité avant de pouvoir passer en Angleterre.

L’organisation est démantelée… et il y a alors en Vercors une douzaine de camps avec 400 jeunes à déplacer, à cacher encore plus soigneusement et à nourrir…

Le 28 mai : Alerte. Les Italiens sont à Méaudre et récupèrent tout notre matériel : vivres, équipements qui pour la plupart étaient le fruit de coups de main. Les Italiens attaquent et dispersent le C7, font quelques prisonniers dont certains seront relâchés tandis que d’autres seront déportés. Arrestation de la plupart des responsables du mouvement Mathieu, Charlier, Converso, Demeure…

Le dimanche 30 mai : Regroupement des camps avec Ernest. Devant l’arrestation des principaux responsables du mouvement, l’anéantissement des stocks : liberté est donnée à chacun de rentrer chez soi. Restera qui voudra avec les aléas du lendemain. Nombreuses défections. Je reste.

Regroupement des restants : Les éléments restants de l’école des cadres se joignent au C3. Le C7 et le C8 se joignent au C5. [ …] En raison de l’alerte précédente, notre refuge étant repéré, nous changeons de coin.

« Zozo » dans « Le Pionnier du Vercors N°86, avril 1994.

Un comité de combat qui inclut Jean Prévost.

Après un temps de transition assuré principalement par deux rescapés de la première équipe, Eugène Samuel et Alain Le Ray, un nouvel outil d’organisation se met peu à peu en place.

Eugène Chavant, ancien maire de Saint Martin d’Hères destitué par Vichy sera responsable, en équipe avec Eugène Samuel, de toutes les questions relevant d’un pouvoir civil. Alain Le Ray, rescapé de l’ancienne équipe, s’occupera du volet militaire.

Il est fait appel à Jean Prévost pour faire partie de ce comité de combat, sur recommandation de Dalloz.

Sur ma proposition le général Delestraint accepta de nous remplacer, Farge et moi, par Le Ray et Jean Prévost.


Pierre Dalloz, « Vérités sur le drame du Vercors », Fernand Lanore, 1979.

Rôle de Jean Prévost dans ce comité de combat.

Jean Prévost, avec son fils Michel, à Coublevie. 1943, Roland Bechmann

Gilles Vergnon, historien de la Résistance en Vercors, emploie les mots de « passeur » et de « soudeur » à propos de Prévost dans ce comité. Soudeur entre  les militaires, stratèges du projet et les civils socialisants, tuteurs des camps.

En effet, et notamment après la démission de Le Ray, à la charnière 43-44, il y aura de fortes tensions entre les uns et les autres et il y faudra toute la personnalité et l’intelligence de Jean Prévost.

Outre ce côté relationnel, Jean Prévost parcourt les camps et les villages, donne ses avis critiques sur le projet, accélère la formation de trentaines en vue des combats à venir, assure des missions de liaison à Lyon et Paris pour alimenter les finances de l’organisation Vercors.

Après avoir été le confident de Dalloz, c’est là le deuxième rôle de Jean Prévost en Vercors.

Nous savions parfaitement ce que nous pouvions attendre l’un de l’autre. Et j’ai vu tout de suite que, dans la mesure où il maintiendrait sa coopération avec nos décisions, nous pouvions attendre de lui énormément de choses précieuses ! Et en particulier une attitude à l’égard de ses camarades. Il avait une attitude extrêmement… utile […] Il ne faisait pas les choses à moitié. Et il avait un tempérament qui le conduisait vers une personnalité exceptionnelle, et même indéfinissable, n’est-ce pas ! Donc je pensais que son arrivée au Vercors, pour s’y battre avec nous, serait précieuse. […] Il participait à nos travaux, à nos réunions, dans le Vercors, et nous écoutait. Et il faisait ses réflexions. Il faisait à sa façon : celle d’un homme intelligent, très vif, comprenant tout de suite de quoi il s’agissait, ne traînant pas pour exposer son point de vue, et n’hésitant pas, d’ailleurs, à le faire avec une certaine brutalité quand il l’estimait nécessaire. […]

Sa réflexion et le cheminement de sa réflexion qu’il nous communiquait – avec  les raisons : les pour et les contre – nous apportaient des éléments de réflexion, d’abord, quelquefois, que nous n’avions pas envisagés, mais qui, de toute façon, provoquaient des réactions intellectuelles face à l’actualité, qui nous permettaient de voir plus clair dans notre mission !

Alain Le Ray dans « Jean Prévost aux avant-postes », Les Impressions Nouvelles, 2006.
Actes d’un colloque à l’université Jean Moulin 3 de Lyon, 3 décembre 2004.

Jean de son côté était amené à faire un certain nombre de voyages à Lyon ou à Paris, pour des missions de liaison ou pour alimenter les finances de la Résistance locale.

Roland  Bechmann,  « Hommage à Jean Prévost »,
Les Colloques de la Bibliothèque Nationale, 1994.

Un coup dur pour le projet Montagnards

Le 9 et le 21 juin, le général Delestraint puis Jean Moulin sont arrêtés. Le projet Montagnards perd ainsi ses deux soutiens essentiels.

Général Delestraint, photos anthropométriques de la Sipo (« Sicherheitspolizei »)

Août 1943 : rencontre d’organisation.

Darbounouse

Les 10 et 11 août, a lieu sur la prairie de Darbounouse une rencontre destinée à forger l’unité autour du projet Montagnards. Une « fête de la fédération du maquis », écrira un historien. Sont présents les responsables civils et militaires, dont Prévost, les chefs des camps, beaucoup d’amis et des membres des équipes volantes qui, partant de leur refuge de Murinais, par groupes de trois, parcourent les camps pour y faire de l’éducation populaire, aidant ainsi les jeunes maquisards à situer leur futur combat dans la lutte en cours partout dans le monde, pour la liberté.

C’était d’abord pour rompre l’isolement parce que certains maquis étaient terriblement isolés. C’était aussi pour leur donner de l’information.

Il y avait également ce que les Américains avaient appelé « Pourquoi nous combattons » : la libération de la France et aussi une certaine réflexion sur l’avenir, mais pas prosélytique parce que les gens des maquis étaient très variés, certains s’en foutaient complètement, d’autres étaient politiquement assez engagés, d’autres… On savait ça très bien et on ne cherchait pas du tout à les endoctriner.

Et puis on chantait. On avait un livre de chants des Brigades Internationales d’Espagne, en français pour la plupart, mais il y en avait en russe, en espagnol, en allemand et en italien. On leur apprenait à chanter ça et c’était très excitant de chanter en allemand pour montrer qu’on n’était pas contre les Allemands, qu’on était contre le nazisme, que des Allemands avaient combattu en Espagne pour la liberté… Ces chants, je les chantais assez mal, mais je les connaissais bien. Et ça, ça avait aussi pour but de montrer qu’il y avait une solidarité, que maintenant, c’était la suite de ce qui s’était passé en Espagne, la lutte contre le fascisme, le nazisme. Je n’étais pas communiste, mais on chantait aussi des chants révolutionnaires comme le chant des partisans russes : « A l’appel du grand Lénine… » Et puis l’Union Soviétique était notre alliée et on chantait leurs chants.

Il y avait aussi l’aspect culturel au sens littéraire. On cherchait dans la littérature des choses qui montraient ce qu’était la guérilla, « Quatre vingt treize » de Victor Hugo, « Pour qui sonne le glas » d’Hemingway, quand ils font sauter les ponts, « Les Chouans » de Balzac. Alors on lisait ça en leur disant bien : « Attention, on n’est pas pour les Chouans, on est pour la République, mais il décrit bien comment les Chouans faisaient les opérations, la guérilla. » A Murinais, on cherchait dans les bouquins, on tapait éventuellement des extraits pour les leur laisser.

Et puis aussi, les types parlaient, ils racontaient leurs histoires, ils disaient quelquefois d’où ils venaient, pourquoi ils étaient là, c’était un peu l’occasion de réfléchir, de s’arrêter, de se remonter le moral finalement. Et puis on pouvait faire des débats de réflexion sur l’avenir.

L’aspect proprement militaire, on ne s’en occupait pas, nous, ils avaient des chefs qui faisaient ça. On venait leur apporter quelque chose de plus que ce qu’ils avaient d’habitude, qui venait de l’extérieur, qui venait un peu rompre la monotonie, mais on n’entrait pas dans leur programme de formation.

François Le Guay, entretien avec Jean Jullien, 27 novembre 2003.

Automne 1943 : les Allemands !

Soldats allemands à Grenoble

Les Allemands remplacent les Italiens dans notre région. Immédiatement, le ton de l’occupation change : occupants et collaborateurs mènent une répression active et efficace. La Résistance régionale perd très vite plusieurs de ses chefs.

Entre le 25 et le 29 novembre 1943, les principaux responsables de la Résistance grenobloise tombent sous le feu d’une équipe de collaborationnistes lyonnais dirigés par Francis André (« Gueule Tordue »). Appelées Saint-Barthélemy en référence au massacre des protestants de 1575, ces journées sont aussi connues sous le nom de « Semaine rouge ».

« 1939-1944 Grenoble en Résistance » sous la direction de Jean-Claude Duclos et Olivier Ihl,
éditions Le Dauphiné Libéré, 2004

Novembre 1943 : premier parachutage en Vercors.

Premier parachutage allié en Vercors, à Darbounouse encore. Les maquisards y voient le signe d’une reconnaissance. « Nous ne sommes plus seuls ! »

Parachutage de containers, de nuit.

 Enfin, un bruissement lointain se fit entendre ; presque rien ; guère plus que le froissement du vent dans les feuillages ; mais avec quelque chose cependant de plus consistant, de plus soutenu, une sorte de rythme qui se renforçait d’instant en instant. Enfin, ce bruit se localise nettement vers le nord-ouest. Plus de doute, ce sont eux.

Nous nous sommes arrêtés au centre du terrain. Jacques a tiré de sa poche une forte lampe électrique, et, tourné vers la direction d’où venait la vague grandissante de sons, il se met à faire des signaux en morse : des points, des traits, des points. Et, soudain, là-haut, une étoile parut, s’éteignit, se ralluma, s’éteignit encore, selon la même cadence. Nous étions aperçus…

– Vite, aux feux… cria Jacques.

Tout près de nous, une flamme jaillit, s’inclina sous le vent du plateau, reparut sous l’amoncellement des fascines, monta enfin vers le ciel. Une autre, une autre encore, et le vaste T se dessina sur le terrain. Quatre brasiers en longueur, trois en largeur. Là-haut les avions, encore invisibles, tournent en rond ; leur bruit nous encercle, comme pour nous prendre et nous serrer dans un nœud de complicité et d’amitié. Que c’est bon, de ne plus être seuls…

Et soudain le miracle s’accomplit : un des avions a rompu le cercle, et passe droit au-dessus de nous, suivant la grande barre du T. Au-dessous de lui, une grande fleur blanche apparaît dans le bleu sombre du ciel, non pas tombée, mais surgie de nulle part, créée de rien par la magie de ce signe et de ce bruit ; puis une autre, une autre encore ; en voici dix, douze, vingt peut-être. Le vent du plateau les prend, les pousse, leur fait danser un étrange ballet aérien. Le spectacle est d’une beauté surprenante, inattendue. Cependant, les globes blancs descendent en groupes pressés. On voit maintenant se dessiner l’orbe des parachutes, et au-dessous, une masse sombre, allongée, qu’on croirait reconnaître pour un être humain. Puis, un bruit sourd, deux fois, dix fois, vingt fois répété. Les grandes fleurs blanches se flétrissent, se couchent ; la cargaison merveilleuse a atterri.

Tous nos hommes, maintenant, sont sur le terrain. Je parierais que les postes de sécurité, eux-mêmes, n’ont pas résisté à la tentation. Si un assaillant survenait, nous serions faits comme des rats, en pleine extase collective. Heureusement, rien ne bouge du côté du chemin.

Nous nous sommes précipités vers les formes sombres, éparses dans l’herbe, à côté des longues flammes blanches couchées, que le vent tourmente. Nous inventorions nos trésors. De longs cylindres de tôle d’aluminium, semblables à des torpilles, contiennent certainement des fusils, des mitrailleuses démontées ; des paniers d’osier recouverts de toile nous promettent des objets de pansements, des instruments de chirurgie, des produits pharmaceutiques. Voici des caisses de bois trapues et épaisses, à couvercles vissés : des munitions, des explosifs ; enfin des ballots : des couvertures, des vêtements, des lainages. Le cadeau est complet. Merci… Père Noël… 

Lieutenant Stephen, « Vercors premier maquis de France », réédition par l’Association Nationale des Pionniers et Combattants Volontaires du Vercors, 1991.

Déménagements de la famille Prévost.

Courant 43, les Prévost quittent Lyon pour Meylan, puis Coublevie et finalement, début mai 1944, s’installent aux Vallets, près de Saint-Agnan, donc en Vercors même, dans une maison louée. Ces déménagements successifs sont évidemment motivés par l’implication de Jean Prévost dans la mise en application du projet Montagnards.

Maison louée par les Prévost, aux Vallets.

Le gendre de Claude Prévost, Roland Bechmann, son épouse Martine et leur bébé ont précédé les Prévost dans le Vercors. Roland Bechmann, qui est architecte, travaille au minage de voies de communications du massif dans le cadre du projet Montagnards.

Jean Prévost aux Vallets

[…] il était venu habiter Voiron, en face du « plateau », dans la plaine ; il était aussi à portée du Vercors, qu’il gagnait et parcourait à bicyclette, et des lignes de chemin de fer pour Paris.

[…] au printemps, nous allâmes nous installer dans le Vercors, afin de ne pas risquer d’être coupés, si jamais la circulation venait à être interdite.

Michel Prévost, fils de Jean Prévost, texte non daté, tapé à la machine,
archives Paulhan.

LES COMBATS

9 juin 44.

Les compagnies civiles de la plaine sont appelées à monter en Vercors. Avec les jeunes des camps, elles prennent place dans le dispositif de défense du massif, qui bloque ses issues.

Jean Prévost, devenu capitaine Goderville, va prendre position en avant de Saint Nizier à la tête d’une compagnie de maquisards constituée en partie avec les anciens groupes francs de Romans et du Vercors. Sur la droite du dispositif, une autre unité constituée par la compagnie civile de Grenoble, est commandée par le capitaine Paul Brisac.

Jean Prévost a beaucoup réfléchi au rôle d’un chef de maquisards. Il pense que le commandement est nécessaire mais qu’il doit être accompagné d’une explication aux combattants du pourquoi des décisions. Il sera à la fois cordial avec ses hommes et très exigeant sur la discipline et la préparation au combat qui économise des vies humaines.

[…] leur héroïsme et leur abnégation n’y suffiront pas. Nous devons rapidement les perfectionner en reprenant l’instruction. A quoi servent en effet toutes leurs qualités si au dernier moment, ayant l’ennemi à leur portée, ile ne sont pas capables de le détruire par leur tir ? Tâchez d’y réfléchir.

Jean Prévost, cité par Louis Bouchier, l’un de ses lieutenants,
dans une lettre de novembre 1975 à Odile Yelnik.

13 juin 44.

Les Allemands attaquent près de Saint Nizier. Prévost a sous ses ordres son fils Michel, brancardier et le gendre de son épouse, Roland Bechmann, qui commande la section dite d’Engins, au débouché sur le plateau de la route qui monte de Grenoble par La Tour-Sans-Venin.

Après plusieurs heures d’un combat violent, les Allemands s’infiltrent et le groupe commandé par Roland Bechmann est en difficulté mais les chasseurs alpins d’Abel Chabal, envoyés en renfort, font basculer la situation. Chabal, Bechmann et quelques autres utiliseront des gammons (bombes à main rudimentaires au puissant effet de souffle) pour repousser les assaillants.

Les Allemands décrochent et redescendent sur Grenoble.

Vingt heures. Les Allemands se sont repliés, emportant leurs morts. Nous évacuons les nôtres. Goderville, harassé, passe dans les lignes. Le soleil se couche. Nous sommes étendus sur l’herbe, dans un calme dont la volupté vaut celle d’après l’amour. Un bidon est apporté. Le quart passe de mains en mains. « Vous d’abord, mon capitaine. » L’hommage ne va pas au galon mais à l’homme. Il apporte à Goderville plus de notre cœur qu’aucun de nous ne saura, jamais, lui dire. Pas même moi, ici, quarante-cinq ans après.

Simon Nora, préface à  « Derniers poèmes » suivi de « L’amateur de poèmes », de Jean Prévost, Gallimard, 1990.

15 juin 44.

Seconde attaque sous Saint Nizier. Malgré l’acharnement des maquisards, les Allemands enfoncent les défenses. Les combattants de la Résistance se retirent sur des positions de repli.

Il faisait encore nuit lorsque les patrouilles allemandes vinrent sonder les lignes françaises. Au clair de lune, les premières rafales réveillèrent les Trois Pucelles.

Les Français avaient reçu des renforts. Ils étaient trois cents.

Les Allemands avaient reçu des renforts. Ils étaient trois mille.

A dix heures, débordés sur leurs flancs, les maquisards battaient en retraite.

Pris sous une pluie de schrapnells, attaqués devant par les Allemands, derrière par les miliciens infiltrés dans leurs lignes, les maquisards reculaient lentement. Ils tiraient a vue, économisant leurs munitions. L’ennemi cherchait à les coincer sous un barrage de feu.

Au centre les sections […], menacées d’encerclement, reçurent l’ordre de se replier. Ouvriers, paysans, ils pleuraient en rampant, en courant, en se battant dans les prés, derrière les bosquets, à la lisière des bois.

[…] Le décrochage était infernal. Les Allemands détruisaient tout ce qu’ils trouvaient : blessés, armes, munitions. Chaque fois qu’ils atteignaient une ferme, ils y mettaient le feu.

[…] Les Allemands tiraient trop haut. Sur les Français s’abattait une pluie de feuilles et de branches hachées par les rafales ennemies. Les fils électriques étaient tous coupés.

[…] Par les crêtes, par les bois et par la route, les hommes de Payot, Brisac et Goderville se repliaient. La plupart des blessés avaient été évacués en camion. Par petits groupes, les maquisards progressaient vers Lans. Barbus et terreux, encore ahuris par le bruit de la bataille, ils se regroupèrent dans ce village.

Alain Prévost, fils de Jean Prévost, « Le peuple impopulaire », ROMAN,Editions du Seuil,  1956.

Herbouilly.

La plaine direction sud. Catherine Baubion

La vaste plaine de Lans et Villard étant indéfendable, elle est abandonnée par la Résistance qui se replie à l’ouest sur les hauteurs d’Autrans et Méaudre et au sud, en direction de Corrençon.

La compagnie Goderville a d’abord pour mission de fermer la route des gorges de la Bourne aux Jarrands puis elle est envoyée dans le secteur d’Herbouilly où elle doit notamment assurer la défense de Valchevrière, du pas de la Sambue et de Corrençon.

La ferme sous la neige. Carte postale coll. Jean-Pierre Roche

A Herbouilly, il dormait à peine trois ou quatre heures. Levé très tôt, il partait inspecter les positions de Corrençon, puis descendait au rapport au P.C. de Saint-Martin, puis revenait prendre place parmi nous dans un poste ou dans un autre. Et vers les dix heures du soir, au lieu de se reposer, il reprenait sa machine à écrire, et continuait la préparation d’un roman qu’il avait en train.

Lettre de Jean Thiaville, maquisard, à Odile Yelnik, citée dans « Hommage à Jean Prévost », BNF, 1994.

Le texte sur lequel travaille alors Jean Prévost n’est pas un roman mais celui du  Baudelaire, « Essai sur l’inspiration et la création poétiques » qui paraîtra en 1953, en édition posthume.

Le répit sera court mais le capitaine Goderville en profite pour améliorer les capacités de combat de sa troupe : réglage des armes, postes de combat, entraînement.

Les Allemands se mettant en place pour l’investissement final, il sent que le répit sera court. C’est rapidement qu’il devra obtenir les résultats qu’il envisage et il va s’y attacher avec persévérance et obstination, exigeant des efforts continus de tous. Beaucoup serait encore à dire sur cette période d’instruction avec le commando américain ou à l’entraînement aux tirs de toutes sortes. Il s’y révèlera un chef prévoyant, volontaire, soucieux du concret et plein d’initiative. […] C’est avec un potentiel accru que nous aborderons les combats de Corrençon et du Pas de la Sambue et les Allemands ne nous chasseront pas de cette dernière position que nous n’abandonnerons que sur ordre du colonel Huet, la position de Valchevrière ayant cédé.

Louis Bouchier, lieutenant de Jean Prévost,
lettre à Odile Yelnik du 3 novembre 1975.

La « République du Vercors ».

Ce temps est celui dit de la « République du Vercors ». Une administration civile a été mise en place, présidée par Eugène Chavant ; sa tâche est colossale. Les directives et les lois du régime de Vichy n’y ont plus court.

République du Vercors. Vergnon II p.109

Les Alliés sont encore en Normandie, les Allemands sont à Grenoble mais ce petit fragment du territoire veut y croire, régénère une république éteinte depuis quatre ans et attend les parachutistes alliés du projet Montagnards.

Dans le Vercors régnait une atmosphère de ville assaillie. Il y avait ceux qui voulaient s’en sauver, qui se comptaient sur les doigts de la main et ceux qui cherchaient à s’y réfugier ou à venir le défendre, qui se comptaient par centaines.

Il y avait des gendarmes de Sainte-Eulalie et de Saint-Marcellin, des bûcherons du Trièves, des ouvriers de Grenoble, des mécanos de Fontaine, des petits propriétaires de Romans, des paysans du Royan et du Diois, des étudiants de Lyon et de Paris, des réfugiés d’Espagne et de Pologne.

Quatre mille volontaires étaient en armes sur le plateau. Le commandement organisait cette milice populaire et l’instruisait. De nouvelles compagnies venaient monter la garde sur les falaises et dans les bois auprès des anciens de Saint-Nizier.

Yves Farge, commissaire de la République pour la région Rhône-Alpes, vint assister, le 25 juin, à une prise d’armes à Saint-Martin. La République du Vercors fut proclamée. Les quatre mille volontaires lutteraient, non seulement contre l’occupant, mais aussi contre l’Etat français du maréchal Pétain. Les maquisards ne feraient pas seulement la guerre : ils feraient la révolution, définie par le programme de socialisation du Comité National de Résistance. Sur les affiches, dans les mairies, Marianne et le général de Gaulle remplacèrent Laval et Pétain.


Alain Prévost , « Le peuple impopulaire », ROMAN, Editions du Seuil, 1956.

21 juillet 1944

Après avoir solidement encerclé le Vercors, les Allemands commencent l’invasion du massif.

Le groupement Seeger progresse en direction d’Autrans et de Lans-Villard par la porte cochère de Saint-Nizier, ouverte depuis le 15 juin.

Le groupement Schwer escalade les sentiers qui, par les pas des falaises est, donnent accès aux hauts plateaux.

Le groupement Schäfer débarque 200 combattants par planeurs sur Vassieux et ses hameaux.

Planeur DFS 230. Mitrailleuse

Enfin, le groupement Zabel, au pied sud du Vercors, remonte la vallée de la Drôme avec pour objectif la route qui, depuis Die, par le tunnel du Rousset, lui permettra de faire la jonction avec les troupes débarquées à Vassieux et les chasseurs alpins montés par les pas.

La situation est très vite critique. Dans la nuit du 21 au 22, les commandements civil et militaire décident d’évacuer les blessés de l’hôpital de Saint-Martin. Un message est envoyé à Alger, qui est un cri de désespoir :

La Britière. Bâtiment radio en ruines. Le Pionnier 15

La Chapelle, Vassieux, Saint-Martin, bombardés par l’aviation allemande. Troupes ennemies parachutes sur Vassieux. Demandons bombardement immédiat. Avions promis de tenir trois semaines ; temps écoulé depuis la mise en place de notre organisation : six semaines. Demandons ravitaillement en hommes, vivres et matériel. Moral de la population excellent mais se retournera rapidement contre vous si vous ne prenez pas dispositions immédiates, et nous serons d’accord avec eux pour dire que ceux qui sont à Londres et à Alger n’ont rien compris à la situation dans laquelle nous nous trouvons et sont considérés comme des criminels et des lâches. Nous disons bien : criminels et lâches.

Il existe plusieurs versions de ce message. Celle-ci est donnée  par Fernand Rude dans un article de la « Revue d’histoire de la Deuxième Guerre Mondiale »
N° 49, janvier 1963, « Le dialogue Vercors-Alger ».

Dimanche 23 juillet :

Attaque de Valchevrière, verrou du secteur tenu par la compagnie Goderville. La prise de la route de Valchevrière est importante pour les liaisons des troupes allemandes. Jean Prévost, à Herbouilly, est tenu au courant de la situation par des porteurs de messages. Le poste avancé, situé où se trouve maintenant la station 10 du chemin de croix, est pris, puis c’est le tour du Belvédère, où Chabal est tué.

Les ruines de Valchevrière.
Abel Chabal

Arrive dans l’après-midi, de l’état-major du Vercors, l’ordre de dispersion des forces du maquis. Les défenseurs du pas de la Sambue et le PC de la ferme font retraite par le sud de la longue prairie.

Ici et dans tout le Vercors, les combats se terminent, la traque et la répression commencent.

Ordre manuscrit au lieutenant Louis Bouchier

A la Sambue, ça n’a pas duré longtemps […] Après, à la tombée de la nuit, il s’est rappliqué encore une autre compagnie d’Allemands avec des gens de Corrençon, des civils. On s’est retrouvé là-haut pour passer la nuit, peut-être sept ou huit, au moins. A la Sambue, ça fait une prairie, une petite prairie. Il y avait un sapin énorme au centre et on a dormi là-dessous. Et le matin, de bon matin, il y avait une compagnie avec des mulets et des carrioles avec leurs munitions dedans et comme ça descend, on a dételé les mulets et on a descendu avec eux les carrioles en retenant avec des cordes et quand on est arrivé dans la plaine d’Herbouilly, le PC d’Herbouilly brûlait. C’était un feu d’artifice parce qu’il devait y avoir des munitions et ça c’était dans la matinée. Il y avait le troupeau qui pâturait, ils ont tué des bêtes, il devait y avoir des bouchers dans le peloton et on nous a permis, parce qu’on n’avait rien à manger, de couper de la viande, des beefsteaks saignants et on a bu au bassin d’Herbouilly […] Vous savez, dans les groupes d’Allemands, c’est comme tout groupe, il y a des fous, des fanatiques et puis il y a des braves types et je me souviens que lorsqu’on mangeait un morceau de viande crue, il y en a un, ça devait être le sergent, il m’a donné, vous savez, les petits trucs triangulaires… de la Vache qui Rit, eh ben j’en ai gardé le souvenir de cette Vache qui Rit. Comme quoi il a dû dire « C’est des pauvres types » […] Et il y avait d’autres Allemands qui arrivaient de Valchevrière. Ils se rejoignaient là, dans le coin. 


Témoignage de Paul Guillot,  jeune de Lans,  fait  prisonnier  par les Allemands.
Utilisé par eux pour porter des fardeaux, il fait d’abord allusion à un combat au pas de la Sambue le 23 juillet 1944 puis il évoque le matin du dimanche 24.
Drone. La ruine vers le Nord Ouest . Michel Eysseric

LA FIN

Au cours du repli, Jean Prévost aurait caché, près de la baraque Magnan, son sac contenant sa machine à écrire et le manuscrit de l’essai sur Baudelaire qu’il était en train de terminer. Ce sac n’aurait jamais été retrouvé.

Heureusement, Claude, l’épouse de Jean Prévost, possédait un manuscrit qu’elle a failli perdre mais l’essai pourra être publié en 1953.

Jean Prévost s’est réfugié dans la Grotte des Fées, au-dessus de La Rivière (commune de Saint Agnan), avec plusieurs compagnons. Il y a de l’eau mais la nourriture est comptée.

Nous sommes couchés dans une grotte qui surplombe une vallée de la forêt d’Arbounouse. En contrebas, des explosions et des lueurs d’incendie situent les villages qui brûlent. Nous resterons une semaine dans cette grotte, coupés de tout ravitaillement, plus faibles de jour en jour.


Simon Nora, préface à  « Derniers poèmes » suivi de « L’amateur de poèm es », de Jean Prévost, Gallimard, 1990.

Probablement 31 juillet 1944

Jean Prévost et plusieurs occupants de la grotte la quittent au matin contre les avis de plusieurs de leurs compagnons qui conseillent d’attendre encore que l’activité des Allemands se calme un peu.

En fin de journée, Jean Prévost est vu à Corrençon.

Ce même jour Antoine de Saint-Exupéry, son ami,disparaît en mission de guerre aux commandes d’un P.38, avion de reconnaissance photographique. Sa mission concernait la région des Alpes.

1er août 1944

Au petit matin, ayant sans doute marché pendant la nuit, ils sont 5 à descendre vers Sassenage : Jean Prévost, Jean Veyrat, Charles Loisel, André Jullien du Breuil, Alfred Leizer.

L’ancien pont Charvet – carte postale

Au Pont Charvet, il y a une garde ou une patrouille allemande. On leur fait poser et vider les sacs puis on les abat entre falaise et torrent.

Jean Prévost et trois de ses compagnons reposent à la nécropole nationale de Saint-Nizier.

Acte de décès datant de 1944 d’un inconnu identifié, en 1947, comme Jean Prévost
Croix de la tombe de Jean Prévost

A la fin du mois d’août, de Grenoble libéré, je suis allé au Pont Charvet. J’ai reconnu l’endroit, entre la roche à pic et le parapet de la vieille route, que j’avais, moi-même, miné quelques mois plus tôt. J’ai recueilli quelques débris calcinés d’objets brûlés par les Allemands, parmi lesquels il y avait peut-être des pages du Baudelaire, et on m’a présenté cette photo, dont vous a parlé le général Costa de Beauregard, et qui avait été prise par ceux qui avaient relevé, en contrebas de la route, près du torrent, le corps de celui qui, dans un ultime effort de sportif, avait dû sauter par-dessus le parapet, sous le feu de l’ennemi.

J’espérais ne pas le reconnaître ; j’espérais qu’un hasard miraculeux lui aurait permis d’échapper, mais ce visage martelé, meurtri, était bien resté le même, et plus lui-même peut-être. J’ai pensé à cette statue dont parle Michel-Ange et qui, en roulant du haut d’une montagne, retrouve, au bout de sa course, l’essentiel, l’essence d’elle-même.


Roland Bechmann« Hommage à Jean Prévost », Bibliothèque Nationale de France, 1994.
Roland Bechmann

PETIT TESTAMENT

Claude, si la guerre incertaine
Un de ces beaux matins m’emmène
Les pieds devant,
N’écris pas mon nom sur la terre
Je souhaite que ma poussière
S’envole au vent
Pas d’étendard avec ma chiffe
Que l’officiel et le pontife
Taisent leur bec ;
Vous-mêmes, ce matin d’épreuve,
Mes trois enfants et toi ma veuve
Gardez l’œil sec.
Pas un regret ne m’importune.
Je suis content de ma fortune
J’ai bien vécu.
Un homme qui s’est empli l’âme
De trois enfants et d’une femme
Peut mourir nu.
Veux-tu que mon ombre s’égaie
Qu’un canot à double pagaie
Porte mon nom,
Qu’il ait un mât, voile latine,
Le nez léger, l’humeur marine
Et le flanc blond.
Tu sais comment j’aimais la vie
Je détestais la jalousie
Et le tourment
Si les morts ont droit aux étrennes
Je veux qu’au bout de l’an tu prennes
Un autre amant.

                                                           Jean Prévost « Derniers poèmes »,
                                                           Gallimard, 1990.

Photo Yvonne Chevalier.

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